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III. LOURDES NÉGOCIATIONS
Edward Barnes traversait l’un des pontons du port de Nassau d’un air sombre. Il avait reçu un message de madame Dève, lui signifiant qu’il n’était pas nécessaire qu’il la rejoigne comme prévu à la taverne ce matin. Ce dernier soufflait d’exaspération tout en avançant jusqu’aux entrepôts de la maison Guthrie. Il n’aimait pas se sentir mit à l’écart, ne sachant la raison pour laquelle elle avait repoussé leur rencontre à plus tard.
À l’entrée du premier bâtiment, il trouva monsieur Scott, concentré sur le livre répertoriant les stocks. Ce dernier vit le capitaine arriver et afficha un sourire en coin.
- « À voir ta tête, j’en déduis que tu t’es cassé les dents auprès des contremaîtres du chantier naval. »
- « Le semblant de chantier naval, tu veux dire. » Rectifia Barnes, ne cherchant pas à masquer son exaspération. « Nous y avons passé une bonne partie de la journée d’hier avec madame Dève. Aucun ne peut s’engager sur les réparations du Northern immédiatement, prétextant manquer de matériaux pour les réparations ou en parlant de délais beaucoup trop longs. »
- « C’était prévisible. »
Barnes regarda autour de lui, ne voyant que quelques personnes traverser le ponton derrière lui. Il se mit à parler à voix plus basse.
- « Madame Guthrie est ici ? »
- « Non, elle est… »
- « Parfait. Il y a un sujet dont j’aimerai te parler avant d’en passer par elle. Le sujet est délicat et je compte sur ta discrétion. »
- « Je croyais que tu faisais tout pour éviter que des informations à propos du Northern ne circulent. » S’étonna Scott.
- « En effet. Mais si je n’anticipe pas ce dont je vais te parler, cela pourrait devenir un problème par la suite. »
- « Tu m’intrigues, Edward. »
- « C’est à propos de la cargaison que nous transportons. » Commença le capitaine, en jetant des regards méfiants dans toutes les directions. « Le Northern est chargé à plein de munitions. Balles, boulets de canons, mitraille et surtout beaucoup de poudre noire. Notre fuite des griffes du Scarborough a entraîné des avaries au niveau de la coque. Certains tonneaux de poudre doivent être perdus, mais pas le reste. »
- « Où veux-tu en venir ? »
- « Pour faciliter les réparations du navire, surtout si nous le mettons en cale sèche, nous allons devoir veiller à le vider d’une partie de sa charge. La cargaison est évidemment la première chose à retirer. »
- « Je crois comprendre. Tu veux savoir si l’un des entrepôts pourrait accueillir la cargaison ? »
- « C’est exactement ça. Et puis… Si j’ai des tonneaux de poudre perdus… »
- « Ils pourraient remonter à bord à la fin du chantier, remplis d’autre chose. » Termina Scott, l’air intéressé. « Tu ne penses pas que c’est risqué ? Si madame Dève le découvre ? »
- « Ce n’est pas la première fois que nous faisons glisser une partie de ma cargaison vers une autre destination. »
- « Non. Mais cette fois-ci, tu n’es pas seul maître à bord du Northern. »
- « Il est trop tôt pour évoquer cette question. » Coupa net Barnes. « Mais ça te laisse au moins le temps de réfléchir à ce que tu peux déstocker de l’entrepôt au profit de ces barils. Une fois que j’en connaitrais le nombre, je te le ferai savoir. »
- « Sauf qu’il y a un os à ce que tu viens de proposer. »
- « Comment ça ? »
- « Madame Dève a déjà parlé du contenu de votre cargaison devant Eleanor et l’a cédé au capitaine Flint pour sa chasse à l’Urca. »
- « Pardon ? »
- « Donc tu n’étais pas au courant. » Scott fixa son ami dans les yeux, l’air sincère. « J’étais là lorsqu’elle a proposé votre cargaison à Flint et je peux te dire qu’elle n’a pas hésité une seule seconde à le faire. »
Le capitaine Barnes resta un instant interdit. Les paroles de Scott ne lui faisaient pas plaisir mais les conséquences de cette décision l’inquiétaient tout autant.
- « Est-ce que madame Guthrie a demandé pourquoi… »
- « Pourquoi vous convoyez de quoi alimenter l’équivalant d’un navire de guerre ou d’un groupe armé ? »
- « Oui. La maison Guthrie peut acheminer des munitions et quelques armes mais ce n’est pas son activité principale. »
- « Non. Elle n’a pas posé la question. » Répondit le serviteur de la jeune femme blonde en se relevant. « Mais je la connais suffisamment pour savoir qu’elle garde cette information en tête et qu’elle ne manquera pas de s’enquérir de la réponse quand elle en aura besoin. »
- « Alors elles s’expliqueront entre elles. » Termina le capitaine Barnes, cherchant à masquer son mécontentement.
De son côté, Kiara n’arrêtait pas de se maudire mentalement pour l’accord qu’elle avait passé la veille avec Eleanor. Tout en avançant vers la taverne, le visage caché par sa capuche, la jeune femme serrait les dents. Lorsqu’elle eut passé l’entrée, elle remarqua son associée appuyée contre la balustrade de la salle à l’étage, le regard perdu dans le vide. Visiblement, elle n’était pas ravie non plus que cette négociation ait lieu.
La propriétaire de la taverne avait remarqué l’arrivée de la jeune femme brune mais son regard ne fixait rien de précis, se sentant mal à l’aise à la perspective de ce qui allait suivre. Jack Rackham se rapprocha et lui tendit une coupe qu’elle accepta.
- « Qui est ce nouveau partenaire commercial que nous n’allons pas tarder à rencontrer ? » Demanda le quartier-maître du Ranger.
- « De quoi l’avez-vous menacé pour qu’il accepte de le faire ? » Lança Eleanor afin d’éluder la question mais également par curiosité à propos de la présence du capitaine Vane.
- « C’est lui qui en a eu l’idée. » Menti Jack.
Au rez-de-chaussée, Kiara remarqua l’arrivée de Gates et Flint et les salua d’un geste de main.
- « Que fais-tu là ? » Demanda le capitaine du Walrus.
- « Eleanor tenait à ma présence. Peut-être pourrai-je en profiter pour renégocier certains termes à mon avantage. » Rusa Kiara pour amuser Flint, ce qui eut l’effet escompté. La jeune femme attrapa doucement le bras du capitaine, l’empêchant de rejoindre la salle de suite. « Essaie de rester calme, s’il te plait. »
Flint ne répondit rien et se dirigea vers l’étage.
- « Je pense qu’on ne sera pas trop de deux pour le gérer. » Souffla Gates. « Je suis content que tu sois là, ma p’tite. »
Tous les deux échangèrent un sourire avant de rejoindre la salle à leur tour.
- « C’est parti. » Lança Jack d’en haut avant de se tourner en direction de son capitaine.
Eleanor saisit un rideau et obstrua la vue de la pièce afin que l’échange qui allait se faire ne soit perçu par aucun regard indiscret.
Vane alla s’asseoir au fond de la pièce sur un fauteuil, un cigare et une bouteille à côté de lui. Flint entra le premier et alla s’installer près d’une fenêtre en silence. Gates et Kiara prirent place sur des chaises autour de la table. La jeune femme tira fermement sur son capuchon, ne laissant voir que la partie basse de son visage, considérant qu’elle avait seulement besoin d’écouter.
Eleanor alla prendre place autour de la table en même temps que Jack, qui y déposa ses armes en signe de bonne volonté.
Le quartier-maître du Ranger balaya l’assistance des yeux malgré la pénombre dans laquelle se trouvait maintenant la salle. Vane jouait avec une pièce qu’il passait entre ses doigts, sous le regard haineux de Flint. Jack se questionnait concernant l’identité du mystérieux partenaire commercial mais savait qu’il devait mener la discussion.
- « On commence ? Avant tout, j’aimerais exprimer ma gratitude à tous ceux qui sont réunis à cette table. Et vu les derniers évènements, il est encourageant de constater que nous oublions nos différents et discutons profit, pour le bien… »
- « J’aimerai parler de Mosiah. » Coupa Flint.
Gates se retint de grimacer tandis que Kiara se doutait qu’un conflit risquait d’éclater sous peu.
- « … de tous. » Termina Jack, essayant de rester calme. « Qu’est-ce qui lui est arrivé ? »
- « Il est mort. Et avant d’aborder ce qui nous intéresse, je voudrais entendre la voix de votre enflure de capitaine présenter ses excuses pour sa mort. »
Kiara leva légèrement la tête, essayant de pouvoir observer l’expression de Vane et constata avec grand étonnement qu’il était resté impassible. Du souvenir qu’elle en avait gardé, cela ne lui ressemblait pas beaucoup.
- « Bien, accordez-moi une minute. » Demanda calmement Gates. « Pour converser avec mon collègue. À l’extérieur. »
Jack se contenta d’esquisser une moue d’accord. Il ne fallut pas longtemps avant que le quartier-maître ne sorte, suivit de son capitaine, par l’autre porte de la salle menant vers un balcon donnant sur la rue.
- « C’est ma faute. » Commença Gates. « Entièrement ma faute, parce que j’aurai dû vous préparer à avoir cet entretien. Quand je vous ai dit de ne pas trop les pousser dans leurs retranchements pour que tout aille bien, j’aurai dû spécifier qu’il fallait garder la tête froide jusqu’au terme de la réunion. Rien de grave, juste un simple revers, tout a été éclairci et nous sommes d’accords. Je me sens bien. » Gates donna une petite tape dans le bras de son capitaine, qui essayait tant bien que mal de ne pas s’énerver. « Et vous ? »
À l’intérieur, le départ de Flint et son acolyte avait rendu l’ambiance de la salle encore plus pesante qu’elle ne l’était déjà. Kiara, n’y tenant plus, décida de sortir les rejoindre. Elle trouva les deux hommes se toisant du regard, constatant que Gates n’en menait pas large face au mutisme de son capitaine.
- « James… » Commença la jeune femme en baissant sa capuche, tandis que l’homme se tourna vers elle. « S’il te plait, fais un effort. Je sais que ce n’est pas facile pour toi, mais ce n’est pas comme si nous avions vraiment le choix. Je t’en prie. Je sais à quel point tu tiens à l’avenir de cette île alors… ne gâche pas tout maintenant pour une histoire d’amour propre. »
Flint ne répondit rien puis, après de longues secondes, se décida à retourner à l’intérieur. Kiara poussa un profond soupir de soulagement avant de remettre sa capuche et de tourner les talons, laissant Gates seul sur le balcon.
- « Voilà, c’est réglé. » Lança le quartier-maître pour s’en convaincre.
Tous trois rejoignirent l’intérieur de la salle sombre où attendaient madame Guthrie, Vane et Rackham. Ce dernier essayait de contenir son impatience d’en finir, tapotant d’un doigt son verre. Le quartier-maître du Walrus observa son capitaine se rasseoir l’air dédaigneux tandis que Kiara revint à sa place, se retenant de lâcher un soupire de lassitude. Lorsque Gates fut de nouveau installé, il reprit la parole immédiatement, voulant apaiser les tensions déjà palpables.
- « Ce que le capitaine Flint voulait dire, c’est que nous devons répondre aux questions de l’équipage. » Vane, son cigare à la bouche et jouant toujours avec sa pièce, écoutait attentivement en gardant son calme. « Un accord autour de cette table ne servira à rien si nous ne pouvons pas le faire accepter de nos hommes. Ils ont perdu un valeureux et respectable combattant. Ils veulent savoir ce que nous ferons pour lui. »
- « Tout en refusant de porter la responsabilité de votre grande perte, je crois que le versement d’une indemnité pourrait tout arranger. » Répondit Jack, constant que Gates acquiesçait, l’air satisfait. « Vous l’estimeriez à combien ? »
- « Je dirais dix mille livres. » Annonça d’une voix forte Flint, ce qui renforça davantage le malaise ambiant de la pièce. « Ça, c’est pour Mosiah. Et maintenant, parlons de ses hommes que vous avez tués. »
Vane se retint de répondre, ce que les autres remarquèrent. Le quartier-maître du Walrus ne put s’empêcher de pousser un grand soupire sous le regard compréhensif de son confrère.
- « Pas de soucis, rien ne presse. » Souffla Jack.
Kiara étira ses jambes sous la table, se sentant piquer du nez au fur et à mesure que les deux quartiers-maîtres réglaient la question des dédommagements des morts du Walrus, par la faute de Vane. Lorsque cela fut fait, Flint décida de sortir prendre l’air un moment, suivi de Gates. La jeune femme brune avait les yeux fermés sous sa capuche, les mains sur le ventre, assoupie mais toujours alerte sur tout ce qui pouvait se dire.
- « À ce rythme-là, l’Urca sera rentré à Cadix et prêt à repartir avant qu’on ait tout réglé. » Lança Jack avant de boire une gorgée de son énième verre de rhum. « Je vais aller pisser. »
Eleanor avait beaucoup bu, elle aussi. Cela faisait déjà un long moment que les négociations avaient commencé et elle avait besoin de ça afin de résister à l’ennui et l’agacement. La jeune femme blonde se releva et alla remplir de nouveau son verre au niveau de la table située à côté du siège occupé par le capitaine du Ranger.
- « Soit honnête… T’es aussi surprise que moi de voir que je suis le seul à me comporter correctement. »
Kiara ne put s’empêcher de relever légèrement la tête afin de voir au-delà de sa capuche et constata que Vane et Eleanor se fixaient, chacun d’un air doux et amusé. La jeune femme blonde ne répondit rien et retourna s’asseoir tandis que le capitaine reprit une bouffée de son cigare. Kiara rabaissa la tête, faisant mine d’être toujours assoupie malgré le fait qu’elle sentait l’attention de quelqu’un porté sur elle. Ne pouvant prendre le risque de relever la tête pour voir qui, elle attendit patiemment le retour des autres.
Les longues négociations reprirent. Encore et encore. Au bout d’un moment, Jack ne put s’empêcher de renifler, prêt à faire d’ultimes concessions pour que ça se termine enfin.
- « Une part pour chaque homme. Deux pour le capitaine. Deux en plus pour l’utilisation du navire et cinq qui seront versées comme une indemnité aux blessés. » Annonça ce dernier.
Gates regarda Flint qui bougea négativement de la tête tandis qu’il faisait les cent pas.
- « Une part et demi au capitaine. Une pour le navire. À vous de payer vos blessés. Mais vos hommes seront les premiers à choisir les marchandises à bord. » Annonça le quartier-maître du Walrus.
- « Oh… » Rackham se tourna vers son capitaine qui hocha la tête. « D’accord. » Tout le monde souffla de soulagement, heureux de se dire que la négociation arrivait à son terme. « Oh ! Juste une dernière chose. »
- « N’abuse pas de la chance, Jack ! » Menaça Gates.
- « Non, notre arrangement est pleinement satisfaisant. Mais qui le fera respecter ? »
- « Mais de quoi vous voulez parler ? » S’étonna Eleanor, vu qu’il paraissait évident que la responsabilité lui incombait.
- « Nous savons tous que vous apportez votre appui au capitaine Flint et la preuve en a été votre agression envers mon capitaine, l’autre soir. Ce qui ne peut pas faire de vous le garant de cet accord, puisque vous n’êtes pas impartiale. Je préférerais de loin que notre marché soit garanti par une personne plus intègre. »
- « Et on peut savoir à qui tu penses ? » Demanda Gates, surpris.
- « À la seule personne dans ce secteur qui n’ait pas à faire appel à elle pour assurer sa survie. Son père. »
La demande de garantie qu’exigeait le quartier-maître du Ranger était compréhensible mais il avait attendu volontairement la fin des négociations pour en faire la remarque. Kiara releva légèrement la tête pour constater le regard amusé de Vane. Il jubilait et force était d’admettre que Rackham était plutôt doué pour utiliser sa langue acérée.
- « Non mais tu te fous de moi ? Pourquoi est-ce qu’on a passé la journée à discuter affaire si t’avais prévu de mettre le bordel ensuite ? » Cracha le quartier-maître du Walrus.
- « Nous pourrions certainement le persuader de bien vouloir se porter garant de notre marché et d’accepter que nous le réalisions. À moins qu’un détail m’ait échappé ? »
- « Mon père ignore tout de ce marché. » Annonça Eleanor, à la surprise des deux représentants du Ranger.
- « Je vois. » Lança simplement Jack, prit de court.
- « Mais vous avez ma parole ! Cet arrangement sera respecté ! »
Kiara remarqua l’angoisse sur le visage d’Eleanor qui semblait perdre le contrôle de la discussion. Il allait falloir faire plus si toutes deux voulaient que l’accord soit conclu.
- « Ne le prenez pas mal, mais comme je vous l’ai dit… Nous voulons un garant impartial. Sans vouloir me mêler de ce qui ne me regarde pas, vous devriez prévenir votre père au plus vite. »
- « Monsieur Guthrie ne peut cautionner cet accord étant donné qu’il est aux prises avec d’autres affaires. Si la parole de sa fille ne vous suffit pas, alors j’y ajoute la mienne. » Annonça Kiara, en relevant légèrement la tête.
- « Oh ! Eh bien, je suppose qu’en tant que partenaire commercial, nous pourrions vous faire confiance mais nous n’avons aucune idée de qui vous êtes et de votre rôle mystérieux dans cette affaire. » Répondit Jack, curieux.
- « Très bien. Dans ce cas… » Kiara releva la tête et baissa sa capuche, laissant voir son visage à tous. Elle se tourna en direction de Rackham, visiblement étonné d’avoir affaire à une autre femme. « Mon nom est Kiara Dève. Je suis arrivée ici à bord du Northern, commandé par le capitaine Barnes. Vous n’êtes pas sans savoir que ce navire est l’un des plus gros convoyeurs de la maison Guthrie. »
- « Quel est votre rôle au juste ? »
- « Jusque-là, j’officiais entre Harbour Island et certains territoires côtiers. C’est moi qui gère le bon échange des cargaisons et veille à ce que les marins soient bien traités. Il est convenu avec Flint que j’apporterai mon soutien à cette expédition en nature, en lui fournissant la majeure partie de la cargaison se trouvant à bord du Northern. Le hasard a fait qu’il contenait des munitions, de la poudre noire et des boulets de canons en grande quantité. »
- « Et puis-je savoir comment vous comptez convaincre le capitaine Barnes de céder sa cargaison ? » S’étonna Jack.
- « C’est mon affaire. Occupez-vous des vôtres. » Répondit simplement Kiara, sentant le regard insistant de Charles Vane posé sur elle.
- « Dans ce cas, pourquoi n’est-ce pas lui qui négocie autour de cette table au lieu de vous ? Cela a-t-il un lien avec le fait que le Northern semble avoir un problème de quille ? »
- « En effet. » Kiara ne voulait pas laisser la conversation dévier et continua de fixer Rackham dans les yeux avant de continuer. « Mais pour en revenir au sujet qui nous préoccupe, je suis prête à engager ma parole et apporter une caution au cas où cette affaire s’avèrerai trop coûteuse. Je suis prête à mettre en gage le Northern. »
- « Pardonnez-moi mais mettre en caution le navire appartenant à un capitaine et un équipage faisant de la contrebande, sans leur accord, ne vaut rien. »
- « C’est à prendre ou à laisser. » Lança sombrement Kiara qui commençait à en avoir assez des petits airs de Rackham.
Ce dernier envoya un clin d’œil à son capitaine, souhaitant essayer de s’engouffrer dans la brèche.
- « Mieux vaut peut-être revoir les termes du contrat en vue du risque encouru. »
- « Nous avons un accord et nous ne… » Commença Gates, énervé.
Les voix s’élevèrent dans la salle tandis que Flint reprit son arme et les arrêta.
- « J’en ai assez entendu. » Alors que le capitaine du Walrus marchait vers la sortie, Vane releva la tête.
- « L’accord est correct. » Tous les regards se rivèrent avec étonnement vers le capitaine du Ranger. « Sa parole est suffisante pour moi. » Vane fixait Flint, satisfait tandis qu’Eleanor jeta un regard vers Kiara, se demandant de qui d’elles deux l’homme venait de parler. « Elle devrait aussi l’être pour toi. » Rackham ne répondit rien, essayant de cacher sa surprise. Le capitaine du Ranger posa sa bouteille et se leva. « Bien ! » Vane récupéra son arme puis se tourna vers Eleanor. « On considère que ce marché est conclu ? »
La jeune femme blonde se leva et serra la main qu’il lui tendait. Charles Vane la lâcha lentement, du bout des doigts avant de se tourner vers Kiara, lui tendant également la main. Ayant voulu éviter jusque-là de le fixer, la brune riva son regard sombre dans les yeux du capitaine du Ranger avant de se lever. Elle n’avait pas peur de le regarder dans les yeux mais contrairement aux autres, elle le trouvait plus difficile à déchiffrer. Il serra la main gantée de la jeune femme, raffermissant légèrement sa poigne.
- « Marché conclu. » Se contenta simplement de dire Kiara. Vane ne répondit rien, la fixant du regard comme si elle n’était pas réelle. « On croirait que tu as vu un fantôme. Mais comme tu peux le constater, je ne suis pas transparente, Charles. » Kiara ne put s’empêcher de lui adresser un petit sourire mutin avant que le capitaine du Ranger ne la lâche et quitte la salle.
La jeune femme jeta un regard vers Eleanor, qui semblait satisfaite de l’accord qui venait d’être conclu. Jack Rackham se leva, fit un signe de salutations et suivit en toute hâte son capitaine hors de la taverne de Guthrie.
Rendus à l’extérieur en pleine rue, Vane marchait d’un pas rapide, forçant son quartier-maître à augmenter la cadence.
- « J’aurai obtenu bien mieux. » Lança Rackham, amère.
- « Tu es beaucoup trop sûr de toi, Jack. Surtout si Kiara est mêlée à cette affaire. »
- « Mais enfin, qui est cette femme ? C’est étrange, parce que j’ai l’impression de l’avoir déjà rencontré. »
- « C’est probable. Elle a passé une partie de sa jeunesse sur cette île, voilà pourquoi tu as l’impression de l’avoir déjà croisé. »
- « Si je saisis bien, tu la connais. »
- « Je pensais la connaître. » Répondit Vane. « Avant de la revoir assise sur une chaise dans la taverne d’Eleanor à négocier pour elle. »
- « Doit-on se méfier d’elle ? »
- « Je ne sais pas. J’aimerais penser que non. »
- « Mais tu n’en es pas sûr ! » Souligna Jack avant de continuer en constatant l’air pensif de son capitaine. « Pour le moment, je pense qu’il y a une autre jeune femme qui nécessite davantage notre attention. À bien y regarder, nos chances sont en hausse. » Continua Rackham en sortant de quoi se protéger les yeux du soleil. « Alors… Peut-être qu’il vaudrait mieux veiller à faire le ménage et la faire disparaitre avant qu’une personne ne la découvre et que tout ce que nous venons de négocier ne parte en fumée. »
Charles soupira, comprenant la mise en garde de son quartier-maître. Décidément, les femmes risquaient de causer la perte du capitaine du Ranger.
